Les cris vains.
Spectacle Chorégraphique et Théâtral
À partir de Poèmes de Ghérasim Luca
Ghérasim Luca est né à Bucarest dans le quartier juif en 1913. Après la guerre, qui a vu la complicité du régime roumain dans la persécution de la communauté juive, il décide d’écrire dans une autre langue que sa langue maternelle. Répudier les mots et la syntaxe qui, pour lui, ont structuré un inconscient collectif coupable des plus innommables atrocités relève alors de la sauvegarde personnelle et d’un pari nécessaire. La langue française semble être le matériau idéal pour les explorations inédites qu’il projette.
Ghérasim
Luca est un poète qui exprime pleinement sa poésie par
la profération. Dans un court texte, il note à quel point
sa poésie ne peut être séparée de son expression
orale. Et l’instant de la rencontre des mots avec la bouche ne
peut tolérer ni tricherie ni truquage. Devient visible, et par-là
lisible, ce qui surgit dans l’écriture du poète
où l’on ne sait plus ce qui est lettre, ce qui est corps
et ce qui est voix. Entendre Ghérasim Luca impose de redécouvrir,
toute affaire cessante, toute certitude bannie, toute prudence bafouée,
le pouvoir de la poésie.
Il y a, chez Luca, une exigence d’incarnation sensuelle, passionnelle, menée au cœur même du langage puisqu’il va transformer des mots usuels pour leur donner chair, nerf, sexe et sève.
Comprendre l’écriture comme une volonté de créer une véritable danse de la pensée où l’humour, le rire qui dépouille, l’ironie décapante, font partie du processus.
Le spectacle
Si
les mots de Luca sont des « extraits de corps », extraits
de pied, de cuisse, de ventre, de sexe, des extraits qui raclent la
gorge, attaquent les dents, écorchent la bouche et les lèvres,
ils leur faut s’éprouver, se tester, se légitimer
dans les corps.
Nous avons choisi pour cela de mettre en scène à 4 mains ce spectacle, Patricia de Anna et moi-même, une chorégraphe et un metteur en scène de théâtre.
Nous écrivons notre représentation comme une partition de mots, de sons et de gestes où la scénographie se veut une réponse spatiale à la question : comment, sous toutes les formes, faire d’un lieu de représentation, un lieu d’écriture directe ? (écriture poétique et écriture chorégraphique).
Au présent avec le public, c’est un théâtre
qui articule, s’improvise et danse.
La parole est l’enjeu rythmique du temps et des mouvements.
Se mouvoir dans l’écart des paroles et des sons, c’est
retrouver la franchise d’une expression qui soudain nous échappe,
et nous engage à reconnaître ses échappées,
ses inventions et la découverte de significations non encore
soupçonnées.
Retrouver la saveur du jeu, cette naïveté enfantine qui
ouvre la voix du rire : jouer avec les mots, les sons, c’est non
seulement être à l’écoute de la langue mais
c’est redonner au rire sa place essentielle.
7 actrices et 1 acteur proposent ce voyage à travers les poèmes
de Ghérasim Luca et créent ensemble des paysages mentaux.
Aucun décor n’est rajouté à ce qu’offre
déjà l’espace, seulement quelques objets : chaise,
banc, chaussures à talon abandonnées, accordéon.
Le 9 février 1994, Ghérasim Luca répond au suicide
de Paul Celan en s’abandonnant à son tour à la Seine.
Avant de se jeter du pont, il donne son ultime message. Il dit vouloir
quitter « ce monde où les poètes n’ont plus
de place ».

